LETTRE D’UN JEUNE CONGOLAIS A SON CORRESPONDANT UKRAINIEN

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KOTA OKOLA

Cher Melnik

Cela fait un temps que le monde entier est mobilisé sur la situation de ton pays.
Dans tous les médias, on ne parle que de vous, et de la situation difficile que vous subissez.
Je suis bien triste que la malheureuse histoire de guerre que je te narrais, à propos de mon pays, ait fini par te rattraper.
Comprenant mieux que quiconque les affres de la guerre, je me dois de compatir avec toi et avec tout ton peuple.
Être envahi par un voisin et comprendre qu’on n’a pas suffisamment de force pour l’apprivoiser, est la dernière chose qu’on ne souhaiterait pas à un ami.
Comme je te le racontais, ceci est notre vécu depuis maintenant plusieurs décennies.
Quand c’est arrivé pour la première fois, on était comme perdus dans un monde ambigu ;
Ce qui est sans doute votre cas en ce moment.
On se pose même des questions sur les raisons de son existence.
Est-il réel qu’il y a au monde un peuple qui a le droit de dominer sur un autre ? L’égalité des droits que nous apprenons à l’école, n’est-elle pas une utopie ?
Qu’est-ce qui détermine la raison d’être d’un peuple ?
Les frontières terrestres, n’ont-elles pas des raisons d’être qu’au bon gré des politiciens ?
Telles sont les questions qui restent posées face à cette situation que je trouve personnellement compliquée.
Pourtant, ce que tu vis aujourd’hui, cher Melnik , est certes étrange ; mais ce n’est pas la première fois que cela arrive dans ce monde où c’est le plus fort qui fait la loi, et l’impose aux plus faibles ; ce monde où l’égoïsme canalise tous les vœux.

Cher Melnik,

Fort d’une expérience similaire à ta situation en ce moment, je voudrais tout de même te prévenir. Les moments sont certes amers, mais la fierté de ta patrie repose sur ton comportement en ce moment.
Si tu quittes ton pays aujourd’hui, sois sûr que ce n’est plus toi qui le rebâtiras. Tes enfants apprendront qu’ils ont un pays mais ils n’auront plus un chez-eux dans ce pays !
Si je te le dis, Melnik, c’est par expérience.

Je t’ai toujours dit que je viens d’un pays très riche et où, ni mes arrière-grands-parents, ni mes parents n’ont eu la paix. Et jusqu’à aujourd’hui, je me demande si c’est un tabou lorsqu’on est heureux.
Ce que tu vis aujourd’hui, mes aïeux l’ont vécu en 1885 lorsque quelques imposteurs venus d’un autre monde se sont assis, prenant du champagne dans une ville de leur monde, pour décider de ce que nous devrions devenir.
A cause de notre richesse, un monarque nommé Léopold II usa de la manigance pour nous acquérir, et s’approprier tout le potentiel de mon pays.
C’est dire, en réalité cher Melnik, que mes aïeux n’étaient pas considérés comme des humains. Pour ces messieurs, leur avènement avait pour mission de les humaniser.
De fois lorsque je te surpassais en notes à l’école, je me disais certainement que je suis devenu humain lorsque je t’ai connu.

Bizarre, non !

Vite, le monde a connu une révolution industrielle avec le développement de l’automobile.
Les chercheurs ont trouvé que les pneus des véhicules allaient vite s’ils sont en caoutchoucs. Ils en trouvaient en abondance dans le bassin du fleuve Congo ; un domaine qu’ils considéraient comme n’appartenant à personne !
Sais-tu ce qu’ils ont fait Melnik ? Ils sont venus exploiter l’hévéa de notre forêt, utilisant gratuitement nos ancêtres comme main d’œuvre !
Et pour sceller leur cruauté, ils coupaient les mains de ceux qui en cueillaient moins ; un crime dont mon peuple n’a jamais eu réparation. Ce n’est pas nécessaire de t’informer que mon pays était premier producteur mondial du caoutchouc, à l’époque, et ce au prix du sang de ses fils ; mes aïeux.
Cher Melnik, des morts, il y en a eu des millions. Mais il n’y avait ni télé, ni radio pour en parler. Et drôle d’histoire, personne n’a le droit d’en parler aujourd’hui, pour en rappeler les faits.
Il faut se taire !

Des performances agricoles sont reconnues à ton pays, et aujourd’hui on en parle plus que jamais auparavant. C’est vrai. Le monde connait aujourd’hui une carence en céréale pour ce qui vous arrive.
Mais ce qu’on ne te dira pas, c’est que personne n’a voulu aider mon pays à développer un système agricole auto-satisfaisant. Ceux qui montrent un semblant d’attachement à mon pays, ils ne le font que pour l’intérêt des autres. Lorsque ma poule pond, l’œuf est pour les étrangers. Tout ce qui goûte bon, c’est pour les autres.
Ce n’est pas facile, n’est-ce pas ?

Laisse-moi te dire, cher Melnik.
Pour mieux exploiter le Congo, devenu sa propriété privée, le Roi Léopold II emprunta de l’argent à son pays, mais ne sut pas le rembourser à la suite d’un souci managérial. Et son pays a acquis nos terres sur le marché des dupes.
Il a tout de même refusé d’accueillir mon peuple et je pense que c’est par suite du sang versé des innocents.
Les nouveaux acquéreurs nous ont mis dans un système qu’on appelle colonie où mes pères n’avaient aucun droit. C’est pendant cette période que l’Allemagne Nazis envahit le monde, dans ce qu’on appela guerre mondiale.
Et un savant américain va inventer la formule pour fabriquer la bombe atomique à base de l’Uranium du Congo.
C’est cette arme fatidique qui mettra un terme définitif à l’adversité, après le bombardement de Nagasaki et Hiroshima. Que des innocents tués !
Tu ne comprendras pas, cher Melnik, que pour acquérir cet uranium produit dans mon pays, l’argent était déversé en Belgique ! Et que des dividendes de cette guerre, mon pays en est sorti bredouille. Personne ne t’en parlera car il n’y avait pas de caméras pour filmer.
Tout cela ne pouvait pas finir sans casse, cher Melnik.

Un nationalisme est né dans le chef de nos pères. Une colère sans nom. Des hommes se sont levés dans mon pays.
Un révolutionnaire, nationaliste du nom de Patrice Lumumba a su mobiliser les foules dans la prise de conscience. Il conduira mon peuple à l’accession à l’indépendance politique, mais il fut buté à un mur du « Si tu n’es pas avec moi, ce que tu es contre moi ».
La malice de l’imposteur eut vite raison du génie Lumumba, et le leader paya le prix de son exploit au sacrifice de sa propre vie.
On nous flanquera un novice qui a fait 32 ans au pouvoir sans construire 1 km de route dans un pays où un des explorateurs (Stanley) avait déjà déclaré : « sans chemin de fer, le Congo ne vaut pas un penny ».
Mais avec ce degré de méchanceté, l’homme était adoré pour ça et le pays a connu un semblant de stabilité.
Trente-deux ans sans guerre, Melnik. Je t’avoue que c’est un exploit chez-nous.
Mais pour tous ceux qui sont nés pendant cette période, ils n’ont connu que la destruction des infrastructures coloniales.
En même temps, le gourou soignait sa réputation par des actes solistes et sans impact sur le social. Un seul combat mondial de boxe poids lourds s’est organisé en Afrique. C’était entre les géants Mohamed Ali et Georges Forman. C’est dans mon pays.
Et même l’élection miss monde est venu renforcer le poids d’un tyran.
La pauvreté était accrue et les violations des droits humains se commettaient sans qu’on dise mot.
Tout ceci n’était connu de personne, et nous supposons que c’est parce qu’il n’y avait pas accès à des grands moyens de communication.
Chose étrange Melnik, lorsqu’on a créé le réseau de communication avec le développement de la téléphonie mobile, c’est encore mon pays qui donne les matières premières.
Des pierres que nous nous lancions sont devenues des pierres précieuses. Et pour les avoir, sais-tu ce qu’ils ont fait ?

Les imposteurs ont financé un pays voisin pour infiltrer et occuper ce pays. Au fait, il n’est guère normal de piller les richesses de quelqu’un dans un climat transparent.
6 millions de morts enregistrés par les Nations unies. C’est rare que tu l’entendes dans les médias. Certainement que ça se passait la nuit dans un milieu sombre et les intéressés sont des indigènes.
Des gens coupées à la machette, des femmes violées et mutilées, des enfants maltraités et abandonnés. Silence radio de la communauté internationale.
Melnik, ça n’a pas été facile. Ça n’a jamais été facile.
Ça a commencé timidement avant de devenir viral.
Ils ont, à l’occasion, placé un président de leur obédience au sommet de l’Etat.
Mais celui-ci fut vite frappé par une révolte morale. Un regain de nationalisme est revenu en lui. Il était sur les allures de changer le cours de l’histoire de ce pays, mais fût tué à bout portant dans son bureau.

Une marionnette sera mise en place et fut gratifiée d’une longévité jamais imaginée : 18 ans de règne en plein 21ème siècle, c’est quand-même de l’aubaine. Et comme d’habitude, zéro kilomètre de route construite ; et des vies innocentes continuent à payer pour l’exploitation des minerais stratégiques.
J’ai appris que ton pays avait des pipelines de pétrole. Et le monde civilisé actuellement développe un système de développement de la voiture électrique. Pour accéder au cobalt dont mon pays dispose des réserves énormes, il faut qu’un corrompu assure les règnes du pouvoir.
On nous dira même qu’il ne faut pas fouiner dans le passé. Les morts ne trouveront donc jamais justice, et les survivants n’auront jamais réparation.
Tous nos conflits sont qualifiés de tribaux, même si ceux-là opposent des pays entiers. Et nous les victimes indolentes, on en pâtit quand-même.

Cher Melnik, je suis content que votre problème soit quotidiennement mis en lumière. Ce qui me laisse croire que vite la communauté internationale va agir, et que le bon sens renaitra de part et d’autre.
Je suis persuadé que le conflit qui sévit en ce moment dans ton pays trouvera un dénouement rapide. Un conflit qui nous a fait oublier même que le coronavirus était une pandémie.
J’espère que la paix va vite revenir chez-toi, et que les vrombissements des bombes ne devraient plus souiller l’ouïe des nouveau-nés.

Chez-vous, tout est en lumière, mais chez-nous, non.
Nous seuls, et le bon Dieu, nous intéressons à ce qui se passe chez-nous.
Une fois votre calvaire arrivé à termes, je t’exhorte de jeter un coup d’œil à ce récit des faits, afin de te joindre à ceux-qui se battent pour l’avènement de la paix dans toutes les régions du monde.
Je suis convaincu qu’un jour, au rendez-vous de l’histoire, toi et moi devrons recouvrer la justice ; et cette fois ce sera sans penchant préférentiel.
J’ai appris, et je le crois, qu’il n’y a pas de paix sans justice. Et comme ne cesse de le répéter notre Prix Nobel de la Paix, le Dr Mukwege, « la justice de se négocie pas ».
J’ose croire qu’un jour, moi et toi, nous retrouverons dans le couloir de la justice et aurons les mêmes considérations pour défendre nos droits.
Mais pour l’instant, tu es le plus entendu que moi.
Et moi je pleure dans l’âme.

A bientôt très aimable Melnik.

Ton correspondant,

KOTA OKOLA

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